Philippe
   
 

J'ai entrepris une biographie familiale en envisageant le témoignage intime, personnel et circonscrit d'un oncle comme un récit relevant de tous. J'envisage plusieurs séances avec le même «témoin», dans le même dispositif de tournage, pendant la même durée, dans une périodicité irrégulière. Ainsi se constituera une archive familiale.

Épisode 1
J'ai souvent remis à plus tard le recueil des récits familiaux et, le temps passant, tous les témoins ont disparus. Philippe, frère benjamin de mon père, est le dernier qui puisse encore parler d'une période de ma famille que je connais mal, celle des deux générations qui me précèdent.
Je lui ai proposé un entretien filmé à partir d'une demande ouverte : Raconte-moi ta vie. Suivant un protocole que j'ai emprunté au Numéro zéro deJean Eustache (deux caméras sur pied écartées de 30° filment alternativement par période de 20 mn), mon oncle était libre de construire son récit que je restitue dans son intégralité. Je n'interviens dans le déroulement de l'entretien qu'à sa demande. Il n'y eu pas de préparation préalable, ni de questions pendant qui auraient hiérarchisé le témoignage depuis l'extérieur. Il a choisi les thèmes et les événements abordés et c'est dans le présent de l'entretien que la dramaturgie de ce moment d'(auto)biographie s'est construite. Cet entretien a été filmé le 27 octobre 2014.
Partageant ce présent et cette durée (deux heures d'entretien pour deux heures de film), le spectateur assiste autant qu'il participe au récit.
Les fratries, les familles, les drames, la guerre, les rencontres, le travail, la parole, l'amour, l'attachement, les préférences, les réticences, la joie, les manques sont évoqués dans la continuité parfois plissée de l'organisation des souvenirs.

Pour une suite
Si ce premier épisode se suffit à lui-même, il appelle une suite. Mon oncle Philippe promet des sujets et des thèmes pour «tout à l'heure» qu'il n'a pas le temps d'aborder. Il y a aussi tout ce à quoi il n'a pas pensé au moment du tournage et qu'il pourrait raconter. Et tout ce qu'il aimerait préciser de ce qu'il a déjà dit, auquel il n'a pas encore pensé.
Une suite n'est pas seulement la possibilité d'une accumulation de récits et d'histoires. C'est une pratique performative et domestique de la narration qui est ici en jeu et rend visible l'expérience du précédent au travail.
Chaque épisode reprendra le même dispositif de prise de vue et d'énonciation : deux caméras en alternance toutes les vingt minutes, un clap à chaque fois, comme une ponctuation variable, une durée limitée à deux heures. Pas de préparation préalable (c'est à dire pas de révision concertée de ce qui fut dit, de ce qu'il serait bon d'aborder ou de rappeler), pas de questions. Le témoignage se déroule devant nous. Nous assistons à l'énonciation dont nous recueillons le contenu. L'(auto)biographie qui se constitue devant nous : le récit et son narrateur.